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Comment Gazprom verrouille le gaz d’Asie centrale septembre 4, 2007

Posted by starbucker in Gaz, Géopolitique, Russie.
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En signant un accord avec les Kazakhs, le groupe russe Gazprom renforce sa domination sur le gaz du pourtour de la Caspienne. Au grand dam des Européens, de plus en plus dépendants de la Russie pour ses approvisionnements. Pourtant, l’UE s’active toujours à trouver des routes alternatives pour acheminer ce gaz très convoité. Reportage à Orenbourg, poste avancé des ambitions russes en Asie centrale.

Ovietskaya Ulitsa est la rue la plus animée d’Orenbourg, une ville de 500.000 âmes située à 1.400 kilomètres au sud de Moscou. De jeunes Russes déambulent sur la large rue piétonne en se fouettant le buste et les jambes avec des branchages pour repousser des nuées de moustiques particulièrement agressifs. La longue artère débouche sur les rives de l’Oural, qui sépare l’Europe de l’Asie. La frontière kazakhe est à moins de 100 kilomètres. Orenbourg est pour l’instant restée à l’écart du boom économique russe, confortant au contraire son rôle de ville frontière aux marches de l’empire.

Les pays riverains de la Caspienne (Russie, Kazakhstan, Turkmenistan, Iran, Azerbaïdjan) sont riches en hydrocarbures. Mais l’enclavement de la région rend difficile l’exportation de ces ressources que se disputent les pays consommateurs. Depuis l’explosion de l’Union soviétique en 1991, une sourde rivalité oppose la Russie aux États-Unis et à l’Europe pour le contrôle des voies d’exportation du pétrole et du gaz d’Asie centrale. Jusqu’à la récente mise en service du Bakou Tbilissi Ceyhan (BTC), un important oléoduc reliant Bakou à Ceyhan en Turquie via la Géorgie, la Russie disposait d’un quasi-monopole sur les exportations de pétrole de la Caspienne.

LE BRAS LE PLUS PUISSANT DE LA RUSSIE

Les États-Unis et l’Europe souhaitent casser cette quasi-exclusivité dont dispose le géant russe Gazprom sur les exportations de gaz centrasiatique. En vain. Au début de l’été, Gazprom et l’entreprise publique kazakhe KazMunaiGaz ont signé un accord de quinze ans afin de créer une entreprise conjointe qui traitera le gaz du gisement géant de Karachaganak – situé au Kazakhstan – dans le complexe gazier d’Orenbourg – situé en Russie. Moscou a verrouillé de manière presque définitive les réserves en gaz d’Asie centrale.

Orenbourg reprend ainsi, en Asie centrale, son rôle de poste avancé des ambitions impériales de la Russie – dont Gazprom est probablement le bras le plus puissant. Orenbourg fut en effet au coeur du  » Grand Jeu  » qui opposa durant le XIXe siècle les ambitions impériales russe et britannique dans cette région éloignée des grandes routes commerciales. La ville joue depuis sa création en 1743 le rôle de poste avancé des visées hégémoniques russes. Orenbourg doit son véritable essor économique au développement du gigantesque gisement de gaz éponyme. Découvert au début des années 60, mis en production en 1974, il est aujourd’hui en voie d’épuisement.

Un siècle presque jour pour jour après la fin du Grand Jeu – il s’acheva officiellement avec la signature le 31 août 1907 d’une convention entre l’Angleterre et la Russie sur le partage de la région -, la petite ville endormie revient aujourd’hui pourtant au centre d’un nouveau grand jeu. Ce n’est plus le contrôle des steppes d’Asie centrale mais celui des routes énergétiques qui permettent d’exporter les réserves de pétrole et de gaz des républiques d’Asie centrale jusqu’au consommateur final en Europe.

Avec l’accord signé entre Kazmounaïgaz et Gazprom, le Kazakhstan s’engage à livrer 16 milliards de mètres cubes de gaz par an à Gazprom grâce notamment au développement du gisement géant de Karachaganak (1.300 milliards de mètres cubes de gaz et 1,2 milliard de tonnes de condensés). En contrepartie, l’immense usine de traitement d’Orenbourg –  » la plus grande de Russie et d’Europe « , selon son directeur Anatoli Trinov – va porter ses capacités de traitements à 30 milliards de mètres cubes de gaz par an.

Gazprom renforce ainsi un peu plus sa domination sur le gaz du pourtour de la Caspienne. Au grand dam de l’Union européenne. Le gaz est une composante essentielle du bouquet énergétique européen. Il assure près d’un quart des besoins énergétiques des vingt-sept pays de l’Union et 20 % de sa production d’électricité. Or l’UE importe 63 % de son gaz naturel dont 45 % en provenance de Russie. Et deux guerres du gaz (avec l’Ukraine début 2006 et avec la Biélorussie début 2007) ont souligné à quel point le Vieux Continent dépendait du gaz russe.

L’Union européenne s’active donc en coulisse pour développer de nouvelles routes afin d’acheminer du gaz azerbaïdjanais, kazakh, turkmène ou ouzbek vers le marché européen sans passer par le territoire russe. Compte tenu de l’embargo américain sur tout investissement étranger en Iran, le seul moyen de transporter du gaz d’Asie centrale vers l’Europe est de construire un gazoduc sous la mer Caspienne pour acheminer le gaz vers le gazoduc Bakou-Tbilissi-Erzerum avant de le connecter au réseau européen de Nabucco. Trop tard, estiment de nombreux experts. Gazprom a déjà verrouillé l’essentiel du gaz centrasiatique, rendant illusoire le développement- forcément coûteux – de nouvellesroutes.

LA CONSTRUCTION DU TRANSCASPIEN COMPROMISE

Vladimir Poutine consacre beaucoup d’énergie au renforcement des liens de la Russie avec les républiques d’Asie centrale. Lors d’un sommet à Achkabad, le 12 mai 2007, la Russie, le Turkmenistan et le Kazakhstan se sont mis d’accord sur la construction d’ici à 2012 d’un gazoduc d’une capacité de 20 milliards de mètres cubes par an traversant les deux anciennes républiques soviétiques le long de la côte caspienne. Ils se sont également engagés à moderniser et développer le principal réseau de transport de gaz centrasiatique – le CAC – afin de porter ses capacités à 90 milliards de mètres cubes par an.

Le succès de ce sommet constitue un coup dur pour l’Europe. Avant même l’accord entre Kazmunaigaz et Gazprom, 92 % du gaz produit en Asie centrale passait par le réseau de gazoducs russe. Une proportion qui risque de s’accroître encore. La construction du transcaspien semble sérieusement compromise.  » Les risques technologiques, écologiques et légaux sont tellement élevés qu’il sera impossible de trouver un investisseur à moins qu’il s’agisse d’un investisseur politique qui se moque de savoir combien on peut pomper de gaz à l’intérieur « , ironisait le ministre russe de l’Énergie lors du sommet d’Achkabad.

L’accord du 1er juin 2007 entre Gazprom et Kazmounaïgaz n’a fait qu’assécher un peu plus encore les possibilités de remplir le gazoduc transcaspien. D’autant que le Turkménistan vientde lancer la construction d’un gigan-tesque gazoduc vers la Chine et que le Kazakhstan a tout intérêt à maintenir de bonne relation avec la Russie. Plusieurs gisements de pétrole offshore sont à cheval entre les eaux territo-riales russes et kazakhes. Comme le souligne Thomas Gomart, spécialiste de la Russie au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri),  » le transcaspien est dans les tuyauxdepuis le lancement de l’oléoduc BTC. Mais sa réalisation se heurte à l’oppo-sition de la Russie, au statut toujours pas défini de la mer Caspienne – s’agit-il d’un lac ou d’une mer ? – et d’une forte hostilité des républiques d’Asie centrale à l’égard des États-Unis. La Russie de Vladimir Poutine n’a plus grand-chose à voir avec celle de Boris Eltsine. Le BTC n’a pu voir le jour qu’en raison de la grande faiblesse de la Russie de Boris Eltsine ». Vladimir Poutine semble aujourd’hui avoir toutes lescartes en main.

Le gaz d’Asie centrale est en outre au coeur de l’équation énergétique russe.  » Gazprom a autant besoin du gaz d’Asie centrale que ces pays ont besoinde nous pour livrer le gaz jusqu’aux acheteurs finaux « , souligne le vice-président du département international du géant gazier Sergueï Kerovan. Une grande partie du gaz produit en Asie centrale est en effet vendu directement en Europe par Gazprom, qui en aura de plus en plus besoin pour honorer ses engagements auprès de ses clients européens.

La production des grands gisements mis en production à l’époque soviétique (Medevhze, Urengoy, Yamburg) décline rapidement. Les nouveaux gisements développés (Zaportanoye, Pestovoye, Tarkosalinskoye) devraient permettre de compenser leur déclin jusqu’en 2010. Mais, au-delà, pour maintenir son niveau de production actuel Gazprom devra accroître ses capacités de production de 70 milliards de mètres cubes d’ici à 2015 et de 180 milliards d’ici à 2020. Or Gazprom ne consacre qu’un  » peu moins de 30 % de ses investissements au développement de sa production et reste flou sur le calendrier de sa production « , souligne Catherine Locatelli, chercheur au CNRS et spécialiste des questions énergétiques dans l’ancien espace soviétique.

Le gaz centrasiatique permet à Gazprom de  » boucler son bilan gazier sans forte hausse de sa production, les importations permettant de différer la mise en production et donc les investissements nécessaires au développement de nouvelles zones gazières aux coûts de production plus élevés « , poursuit Catherine Locatelli. Les exportations de Gazprom vers l’UE conditionnent sa rentabilité. Elles représentent un quart de sa production totale mais lui assurent 70 % de ses revenus. Pour une raison simple. En 2006, Gazprom vendait son gaz 43 dollars les 1.000 mètres cubes sur le marché russe contre 240 dollars en Europe.

 

Source La Tribune

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